RECHERCHE
Ma pratique artistique se construit autour du textile, du dessin, de la sculpture et de l’installation. Je m’intéresse à ce que les matières conservent de leur existence passée, aux traces laissées par les corps, aux objets qui perdent leur fonction et aux formes qui naissent de leur transformation. Entre présence et disparition, fragilité et résistance, je cherche à faire émerger de nouvelles histoires à partir de ce qui existe déjà.
Mon parcours dans l’industrie de la mode a profondément façonné mon regard sur le vêtement et le corps. Depuis 2015, j’évolue dans un univers où les corps sont observés, habillés, mis en scène, puis remplacés par d’autres images. Cette expérience a nourri mes interrogations sur la représentation, l’identité et la disparition. Elle m’a également amenée à regarder autrement les vêtements, leur fabrication et les matières qui subsistent une fois les collections terminées.
Depuis 2019, je développe un travail fondé sur le réemploi, la broderie et l’assemblage. Les textiles que j’utilise proviennent principalement des maisons de mode de luxe avec lesquelles je travaille encore aujourd’hui en tant que mannequin. Ce sont des matières précieuses par leur qualité, mais surtout par l’histoire qu’elles portent pour moi. Certaines ont accompagné mon corps lors d’essayages ou de présentations, d’autres sont des chutes, des fragments oubliés, des morceaux de vêtements qui n’ont jamais vu le jour.
Ces tissus constituent une mémoire personnelle de mon parcours dans la mode.. En les récupérant, je prolonge leur existence tout en les faisant entrer dans ma propre histoire. Ces tissus, autrefois destinés à habiller des corps ou à répondre à une intention précise, deviennent les matières de mon langage artistique. C’est une manière de me les réapproprier, de transformer ce que j’ai traversé dans la mode en quelque chose qui m’appartient. Dans mes collages textiles, je conserve parfois les découpes imaginées par les designers, les contours d’une pièce ou les formes laissées par la fabrication. Je les assemble autrement, laissant apparaître les traces de leur première vie. Plusieurs gestes et plusieurs histoires se rencontrent alors dans une même matière.
Le fil traverse également mon travail comme une ligne libre, parfois fragile, parfois insistante. Il dessine, relie, retient ou entrave. À travers la broderie, je fais apparaître des visages et des silhouettes fragmentées, des présences qui semblent surgir de la matière avant de s’y dissoudre. Les traits se croisent, se superposent, se perdent. Certains visages restent inachevés, d’autres semblent se multiplier jusqu’à devenir presque anonymes. Entre apparition et effacement, ces figures interrogent ce qui demeure d’une identité lorsque ses contours commencent à disparaître.
Le mobilier occupe une place importante dans ma recherche. Tables, chaises et objets domestiques deviennent des structures que le textile vient envelopper, contraindre ou déformer. Les matières souples rencontrent la rigidité du bois, en perturbent les lignes et les proportions, jusqu’à faire vaciller leur identité première. L’objet familier devient étrange, parfois presque organique. Il semble conserver la mémoire de son usage tout en s’en détachant progressivement, quelque part entre mobilier, corps et sculpture.
Cette recherche m’amène aujourd’hui à imaginer des meubles entièrement constitués de textile, des formes qui emprunteraient au mobilier son apparence, mais non sa fonction. Des chaises incapables de soutenir un corps, des tables qui s’affaissent sous leur propre poids, des structures souples qui semblent céder à la gravité. Je m’intéresse à ce moment où l’objet cesse d’être utile sans cesser d’être reconnaissable. Privées de leur fonction, ces formes deviennent des présences fragiles, comme des corps abandonnés à leur propre matière.
Mes recherches s’orientent aujourd’hui vers des installations à plus grande échelle, où ces différentes expérimentations pourraient se rencontrer et se prolonger dans l’espace. J’imagine des environnements composés de textiles suspendus, de visages répétés, de fils qui traversent l’architecture et d’objets domestiques devenus méconnaissables. Des formes qui s’accumulent, se répondent, se superposent, jusqu’à créer un paysage à la fois familier et étrange. Le dessin ne serait plus seulement regardé, mais traversé. Les objets ne seraient plus simplement disposés dans un espace : ils participeraient à sa transformation.
La transparence constitue un autre axe de ma recherche. À travers le tulle, la résille, le miroir et le plexiglas, j’explore les frontières entre ce qui se montre, se dissimule et se reflète. Ces matières deviennent des supports qui laissent passer le regard autant qu’ils le troublent. Les figures se superposent, apparaissent ou s’effacent selon la lumière, le mouvement et la position du spectateur, dans un jeu constant entre présence et disparition.
Peu à peu, le dessin cherche à s’échapper de sa surface. Les fils dépassent les contours, se prolongent dans le vide et projettent des ombres qui étendent le dessin au-delà de son support. L’ombre devient alors un second dessin, plus fragile et insaisissable que le premier, une présence qui se déplace et se transforme avec la lumière. Les frontières entre le corps, l’objet et leur environnement deviennent incertaines. Je m’intéresse à ces instants où les formes semblent suspendues entre apparition et effacement, où la matière hésite entre ce qu’elle révèle et ce qu’elle dissimule.
À travers ces recherches, je m’intéresse à ce qui reste lorsque les corps s’absentent, lorsque les objets perdent leur usage et lorsque les matières échappent à leur destination première. Je cherche moins à effacer leur passé qu’à le laisser affleurer sous de nouvelles formes. Un tissu conserve la mémoire d’un vêtement, un meuble celle d’un geste quotidien, un fil celle d’un visage. Entre ce qui disparaît et ce qui demeure, mon travail explore la possibilité d’une autre existence pour les choses.
Léa Issarni